Jeudi 24 septembre, c’est un Macron dans l’impasse qui a livré une allocution qui ne contenait qu’une seule annonce : celle de l’engagement de moyens militaires français en Arabie saoudite dans une position d’appui subordonné à la guerre d’agression menée par les États-Unis contre l’Iran. Le prix des carburants ? Les travailleurs devront se contenter de l’aumône de 100 euros tous les trois mois, promise sous conditions par le gouvernement deux jours plus tôt. Et lui faire le plaisir de laisser de côté leurs mesquines revendications de pouvoir « vivre et pas survivre » alors que la vraie menace serait… Poutine – qui d’autre ? Mais le spectre qui hantait l’interview était celui d’un « mouvement social généralisé » dont Macron pense qu’il « ne nous aiderait pas collectivement ». Ça tombe bien, les lycéens qui débrayent en banlieue parisienne, les pompiers et fonctionnaires qui préparent la grève du 29 septembre et tous ceux qui s’apprêtent à se joindre aux Gilets jaunes le 17 octobre ne jouent pas dans la même équipe que le président des patrons.

Macron et la bourgeoisie française dans une triple impasse

Macron peut bien, après coup, regretter l’aventure militaire de Trump contre l’Iran qui a débouché sur le blocage d’Ormuz puis de Bab-el-Mandeb. Mais celle-ci s’inscrit dans la logique guerrière de contrôle des ressources en ces temps d’aggravation des rivalités impérialistes. Il est vrai que l’impérialisme français, de seconde zone, subit cette crise et en paye les conséquences, mais il n’en choisit pas moins son camp et annonce son implication aux côtés de l’Arabie saoudite, donc des États-Unis. Cette annonce officielle ne fait que sanctionner une participation plus officieuse depuis le début, typique des interventions militaires à l’extérieur de l’armée française pour défendre les intérêts des multinationales du pétrole, dont Total. Voilà la raison d’être des budgets militaires exponentiels alloués à la « défense » – défense des profits sûrement, mais de rien d‘autre.

La guerre est devenue le troisième poste de dépense de l’État, en forte augmentation. Cette année 2026, la première dépense sera « le service de la dette », c’est-à-dire les intérêts versés aux banques privées, en forte augmentation aussi puisqu’elle qui vient de dépasser l’Éducation nationale. Sur ce poste, aucune marge de manœuvre, le « marché » (euphémisme pour désigner les grands groupes financiers) fixe les taux d’intérêts de sa rente à vie. Comme le disait Marx il y a plus de 150 ans : « La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. » Les taux d’intérêts s’envolent dans le monde entier, signes annonciateurs d’une prochaine crise financière, donc le tribut social payé aux banques augmente avec eux de manière automatique. Un transfert de richesses gigantesque part des poches des travailleurs par les biais de la TVA et des taxes sur les carburants pour remplir les coffres des banques.

Ce moment où l’État est fauché comme jamais coïncide avec des records de profits. Onze milliards en six mois pour le profiteur de guerre Total, percée historique du CAC 40 et entrée de la France dans le Top 2 des pays qui versent le plus de dividendes aux actionnaires. Les 211 milliards (évaluation du Sénat) ou 270 milliards (évaluation d’experts indépendants) versés par l’État chaque année au patronat sous forme de subventions directes ou d’exonérations d’impôts et de cotisations sociales n’y sont pas pour rien. C’est surtout toute la politique antisociale menée par les gouvernements, de gauche comme de droite, pour durcir l’accès au chômage, pour faciliter les licenciements, pour fliquer les arrêts maladie, etc. qui permettent l’envolée du taux d’exploitation. Enfin l’appui impérialiste de l’armée aux affaires des capitalistes français, comme Total, Bolloré et Orano, notamment en Afrique, permet en plus d’y ajouter des surprofits de pillages néo-coloniaux.

Le gouvernement n’a effectivement aucune marge de manœuvre parce qu’il ne prendra ni sur la guerre, ni sur les banques, ni sur les profits. Il ne peut que prêcher la patience, comme le pape, dont la visite officielle tombe à point, en priant pour que la crise économique qui couve et l’explosion sociale qu’il mérite tardent un peu, le temps de tenir une élection présidentielle qui ne changera rien. Rien, car parmi les prétendants ayant une chance de passer, aucun n’a prévu de s’en prendre ni à la guerre, ni aux banques, ni aux profits. Certainement pas Le Pen et son « national-capitalisme » d’alternance au macronisme. Mais pas non plus Mélenchon qui prétend garantir les moyens militaires du « rayonnement » de la France « sur les cinq continents », négocier gentiment la dette avec « Francfort » (comme si les adversaires sur le sujet étaient « les Allemands » et pas la BNP) et « trouver une solution » non « punitive » avec Total.

Macron, Merz et Poutine, chacun contre leur propre peuple

Quelle ficelle tirer pour que ça tienne alors que, visiblement, « ceux d’en bas n’en veulent plus » ? La patrie en danger ! Le 18 septembre Macron a convoqué les principaux candidats à la présidentielle pour leur livrer des informations « confidentielles » sur la menace russe. Rien n’a filtré, mais peut-être que pas grand-chose n’a été dit.

La Russie est accusée d’« ingérences » et de « menaces hybrides ». Le régime de Poutine pratique certainement l’ingérence pour favoriser les intérêts capitalistes russes en France et en Europe, et pousser les candidats qu’il juge favorables. Mais ses méthodes et ses moyens relèvent de l’artisanat face à « l’allié » américain, qui, lui, à travers ses Gafam, contrôle les principaux réseaux sociaux, les outils et données numériques utilisées dans presque tous les ministères. D’autant plus que le gouvernement de Trump, comme sur les autres sujets, affiche la couleur et soutient ouvertement ses candidats – Le Pen en France, l’AfD en Allemagne, Orbán en Hongrie, Farage au Royaume-Uni…

Quant aux « menaces hybrides », elles semblent se résumer à des incursions de drones et d’avions de chasse dans les espaces aériens frontaliers ou à des « tests » dont on peine à comprendre la portée tant toutes ces affaires sont entourées de secrets (et de mensonges), comme l’attentat déjoué de l’aéroport de Leipzig. La « guerre hybride » semble bien plus concrètement menée par les puissances européennes contre la Russie de Poutine. Alors que Zelensky annonçait de manière triomphale avoir touché Moscou par des frappes aériennes dimanche 20 septembre, des entreprises françaises et leurs relais politiques s’empressaient de se vanter de l’indispensable efficacité de leur matériel tricolore pour les mener.

La Russie d’un côté et les puissances européennes, dont la France et l’Allemagne, de l’autre se renvoient la responsabilité de l’aggravation des tensions. Il est clair que la surenchère verbale et guerrière est organisée au moins autant par les puissances européennes que par la Russie. La concurrence impérialiste pour les marchés et les ressources est à l’œuvre entre un capitalisme russe dopé au militarisme depuis 2022 et des États impérialistes européens soucieux de défendre leur domination sur le continent élargi, domination écornée à la fois par la tentative russe d’invasion de l’Ukraine et par les coups de boutoir de l’allié américain. Mais s’y ajoutent des considérations dites « de politique intérieure » dans les deux camps, en réalité de lutte de classe, qui ne sont pas à négliger.

L’ennemi est dans notre propre pays

Le fait que la « menace russe » soit avant tout brandie par Macron contre la classe ouvrière en France et que la guerre soit devenue le seul moyen pour Poutine de se maintenir au pouvoir contre la classe ouvrière en Russie ne signifie pas que le basculement vers une guerre ouverte est impossible. Si une telle escalade devait se produire, la responsabilité ne serait pas à chercher du côté de qui aurait « commencé » : la situation a été rendue si inflammable par la logique de la concurrence capitaliste qu’une nouvelle provocation russe ou européenne peut la faire basculer. L’opposition à « notre propre impérialisme », pour reprendre les mots de Karl Liebknecht, « en collaboration avec le prolétariat des autres pays, dont la lutte est dirigée contre ses propres impérialistes » est, à l’opposé du « campisme », une prolongation de la lutte de classes, y compris sur le terrain de la guerre.

Pour l’heure, Macron ici, comme Merz en Allemagne, sont avant tout en guerre contre leur propre classe ouvrière. Il s’agit de rendre coups pour coups, jusqu’à reprendre l’offensive sur le seul terrain qui vaille, celui de la lutte de classe. Pour bloquer le prix de l’essence, pour nos salaires en général, pour ne pas subir une nouvelle vague de licenciements, pour ne pas se faire embarquer dans une nouvelle guerre, il faudra un « mouvement social généralisé » qui devra consciemment s’en prendre aux trois piliers du système : la guerre, les banques et les profits. Non pas en cherchant à « trouver une solution » mais en les affrontant jusqu’au bout avec un programme de luttes pour renverser le capitalisme.

Raphaël Preston