lundi 22 décembre 2025

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La trêve de Noël 1914 : quand des milliers des soldats refusaient la boucherie

La scène est restée dans les mémoires, se frayant même son chemin sur le grand écran dans le film Joyeux Noël de 2005 : en pleine guerre mondiale, des soldats des deux camps interrompirent les combats pour célébrer Noël. L’événement est généralement dépeint comme une brève lueur d’humanité, quelques heures de fraternité – soldats comme généraux des deux camps – avant la reprise des combats. La magie de Noël, finalement ! Mais au-delà de quelques chansons de Noël et de prières pacifiques, ce sont en réalité près de 100 000 soldats qui ont refusé de combattre, souvent en désobéissant aux ordres de leurs supérieurs, qui eurent bien du mal à ramener la discipline.

« Les pauvres diables, ils sont dans la même merde que nous » – une trêve spontanée

En décembre 1914, l’espoir d’une victoire rapide qu’on avait fait miroiter aux jeunes soldats au début de la guerre n’est plus qu’un lointain souvenir. Les lignes de front sont figées et les soldats qui pensaient être rentrés pour Noël se font face dans les tranchées. Plus grand-chose ne reste de l’enthousiasme nationaliste de l’été.

C’est le 24 décembre, sur le front de l’Ouest près d’Ypres, qu’ont lieu les premières scènes de fraternisation : de manière indépendante et spontanée, à plusieurs endroits du front, des chansons de Noël résonnent dans les tranchés et se répondent, des délégations amènent des cadeaux dans les tranchées ennemies, des sapins se dressent sur les fortifications des tranchées. Dans les premiers endroits, des cris annoncent d’un côté comme de l’autre qu’ils ne tireront pas le soir de Noël. Les soldats sont fatigués de la barbarie et beaucoup des plus ardents patriotes sont souvent tombés au front, remplacés par des réservistes plus âgés, moins imprégnés de la frénésie nationaliste et souvent encore marqués par les idées anti-militaristes des organisations ouvrières avant leur trahison.

Le lendemain, la trêve fragile s’élargit et se transforme en véritable mouvement de masse : près de 100 000 soldats cessent le combat. Ils envahissent le no man’s land entre les tranchées, s’échangent des cadeaux, organisent des matchs de foot et des enterrements avec des prières et des chants bilingues pour les centaines de corps qui jonchent le terrain de bataille. Des scènes pittoresques ont lieu : un soldat saxon qui avait travaillé comme coiffeur à Londres coiffe les soldats anglais comme allemands, des soldats chassent des lapins et des cochons pour organiser des barbecues, d’autres pillent ensemble des fermes abandonnées ou organisent des courses de vélo. C’est surtout le front anglais qui fraternise, mais on trouve également quelques instances de fraternisation entre soldats français ou belges et allemands.

Cette fraternisation spontanée horripile évidemment la hiérarchie militaire. Début décembre, les gouvernements belligérants ont catégoriquement refusé une trêve de Noël proposée par le pape. Consciente de la possible chute de moral pendant les fêtes, la hiérarchie militaire envoie des cadeaux au front (qui vont souvent devenir des souvenirs échangés avec les soldats « d’en face »), pendant que les généraux anglais du front des Flandres lancent une série d’offensives suicidaires courant décembre. Lorsque la fraternisation s’engage, les officiers sont impuissants. Certains ordonnent à leurs soldats de retourner au combat avant d’abandonner face au refus général d’obéir. D’autres sont simplement débordés et se montrent parfois opportunistes en profitant de la trêve pour inspecter les tranchées ennemies ou envoyer des espions. La plupart ne rapportent que tardivement, et partiellement, à l’état-major : trop manifeste est leur échec de maintenir la discipline des troupes. Le soir du 25, les nouvelles parviennent finalement aux états-majors, qui ordonnent la reprise immédiate des combats. Les positions anglaises reçoivent l’ordre que « toute fraternisation doit cesser immédiatement. Si elles se répètent, elles seront punies durement ». L’état-major central allemand comme anglais menace les « mutins » de les juger pour haute trahison devant un tribunal de guerre.

Sur une partie du front, les armées reprennent position dans les tranchées. Mais dans beaucoup d’endroits, la trêve se maintient le 26, jour de fête en Allemagne comme en Angleterre. Près de la forêt de Ploegsteert, des soldats anglais se réunissent autour d’un sapin avec le 16e régiment d’infanterie de réserve bavarois, et chantent ensemble des chants de Noël. D’après un vétéran du régiment, un coursier bavarois observe de loin cette fraternisation, indigné et plein de mépris : Adolf Hitler…

« Gentlemen, le colonel a donné l’ordre de rouvrir le feu à minuit » – le difficile retour à l’ordre

Mais les généraux finissent par faire rentrer leurs soldats dans les tranchées. Parfois de manière absurde : dans de nombreux endroits, les soldats se disent au revoir au milieu du no man’s land tel deux boxeurs avant un combat, à un endroit du front, les soldats allemands chantent God Save the King avant de rentrer sur leurs positions. Et le retour de l’ordre est difficile. Nombreux sont les soldats qui refusent explicitement de tirer sur les positions adverses avant d’être menacés de passer devant un tribunal de guerre, plus nombreux encore ceux qui obéissent de manière hésitante, puis tirent ostensiblement en l’air. La dégradation de la météo rend impossible les plans d’offensives de part et d’autres, et les habitudes de Noël restent : entre un feu d’artillerie peu nourri, les soldats communiquent et se prêtent des outils. Une unité allemande envoie un messager pour prévenir « l’ennemi » avec un message écrit : « Gentlemen, le colonel a donné l’ordre de rouvrir le feu à minuit, ce dont nous avons l’honneur de vous informer. » Sur bien des parties du front, il faut des semaines avant que « l’ordre » soit réellement rétabli.

Au final, les états-majors vont devoir renvoyer une grande partie du front pour le remplacer progressivement par des nouveaux appelés, pour lesquels les soldats d’en face n’ont jamais été autre chose qu’un ennemi sans nom. En avril 1915, la première utilisation du gaz moutarde exacerbe la haine et la déshumanisation et achève d’en finir avec l’esprit de fraternisation. Il faudra attendre encore près de trois ans pour qu’à nouveau, des soldats refusent en masse la barbarie impérialiste, en Russie en 1917, puis en Allemagne en 1918.

Plus de cent ans plus tard, c’est souvent qu’on se rappelle de cet événement comme d’une trêve momentanée, dans l’esprit de Noël, de l’humanisme et du pacifisme. Mais dans ces temps où les Mandon, Macron et compagnie veulent à nouveau envoyer « nos enfants mourir pour la patrie », rappelons-nous ce que cette « trêve » était vraiment : un mouvement de masse des ouvriers et paysans enrôlés dans les armées impérialistes, qui, le temps d’une soirée, de quelques jours, parfois de quelques semaines, ont refusé collectivement la boucherie impérialiste qu’était la Première Guerre mondiale.

Dima Rüger, 20 décembre 2025