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mercredi 31 décembre 2025
Al-Shabaka par Tareq Baconi

Le monde radicalisé par le génocide de Gaza

Le 7 octobre 2023 a marqué une rupture paradigmatique dans la manière dont la Palestine est discutée et imaginée. Jusqu’à ce moment-là, le discours international était prisonnier du vocabulaire de la souveraineté nationale et des processus de paix. La question palestinienne était présentée comme un conflit à gérer plutôt que comme une structure de domination à démanteler, mais le 7 octobre a contraint le monde à affronter les réalités que les Palestiniens dénoncent depuis longtemps : le colonialisme de peuplement, la Nakba en cours, le sionisme et l’apartheid israélien.

Cette rupture n’est pas seulement rhétorique ; elle marque un changement substantiel dans la compréhension politique mondiale. Les discours sur la décolonisation et la responsabilité imprègnent désormais des domaines autrefois confinés au langage diplomatique d’une solution à deux États. Les attaques d’Israël contre Gaza ont brisé le mythe selon lequel sa violence serait épisodique ou défensive, révélant le génocide comme une caractéristique structurelle de son projet colonialiste. Pour les Palestiniens, ce moment réaffirme une vérité de longue date : la libération ne peut être obtenue par la négociation au sein d’un système injuste, mais nécessite de s’opposer aux structures qui orchestrent leur dépossession et leur effacement.

Pour le monde, comme le soutient ce commentaire, le génocide a catalysé une large radicalisation. Lorsque des foules défilent dans les capitales mondiales pour réclamer une Palestine libre, elles expriment simultanément leurs revendications pour l’abolition du capitalisme racialisé, des régimes extractifs, de l’injustice climatique et de toutes les formes de fascisme contemporain. La Palestine est comprise à travers un prisme intersectionnel, qui relie ces luttes entre elles. Cette compréhension radicale des structures du pouvoir recadre la Palestine non pas comme une crise isolée, mais comme un prisme à travers lequel l’architecture plus large de la domination mondiale devient visible.

La rupture du 7 octobre

Au cours des mois qui ont précédé le 7 octobre, la situation sur le terrain avait déjà rendu le paradigme préexistant intenable. Les Palestiniens étaient gérés par le biais de l’aide et d’incitations économiques plutôt que par l’octroi de droits ou de justice ; l’ensemble de l’architecture internationale – le processus de paix, les cadres de donateurs et le langage diplomatique – fonctionnait de manière à contenir et à marginaliser les aspirations palestiniennes tout en légitimant Israël.

Avant le 7 octobre, le monde traitait Israël comme un État légitime au sein de la famille des nations, tandis que les Palestiniens étaient considérés soit comme un problème humanitaire à gérer par le biais de l’aide, soit comme une menace pour la sécurité à contenir dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme ». À partir de 1993, le processus d’Oslo, avec ses négociations et ses conférences interminables, a entretenu l’illusion du progrès tout en renforçant l’apartheid. Dans ce contexte, la diplomatie a fonctionné comme une forme de confinement : le soi-disant « processus de paix » a géré la violence coloniale en la traduisant dans un langage technocratique.

Ce paradigme « managérial » reposait sur l’effacement de l’histoire. La Nakba est devenue un chapitre clos, et la colonisation en cours a été réinterprétée comme une « question de sécurité ». Pourtant, le 6 octobre 2023, ce cadre avait déjà échoué selon ses propres termes. Il n’a produit ni paix ni stabilité, mais seulement une domination et un désespoir accrus. Avant l’opération du Hamas, cette année était déjà devenue la plus meurtrière pour les Palestiniens depuis des décennies, en particulier pour les enfants, alors même que le monde continuait à traiter les revendications palestiniennes comme une question secondaire à apaiser plutôt que comme une lutte politique continue pour la libération. Le 7 octobre a montré que des décennies de « gestion » n’avaient pas créé l’ordre, mais avaient incubé la résistance.

En outre, le 7 octobre a révélé une contradiction fondamentale du sionisme : la conviction que les colonies et l’expansion territoriale pouvaient garantir une sécurité durable au peuple juif en Palestine sans jamais avoir à faire face au remplacement ou à l’oppression de la population indigène. Le sionisme présentait la colonisation comme une rédemption et le déplacement comme une sécurité. Pendant des décennies, cette illusion a perduré parce que les puissances occidentales la protégeaient et parce que les Palestiniens étaient rendus invisibles dans le récit du retour des Juifs. Le 7 octobre a révélé qu’aucune sécurité durable ne peut être construite sur l’effacement des autres. En effet, la logique même qui promettait la sécurité a produit une insécurité perpétuelle.

Aujourd’hui, la question de la sécurité des Juifs est clairement indissociable de celle de la liberté des Palestiniens. Tant que le sionisme, avec son engagement en faveur de la domination et du colonialisme, persistera, il condamnera les populations à une vie de violence sans fin et garantira ainsi la poursuite de la résistance à ses fondements mêmes. En exposant cette contradiction, le 7 octobre a redéfini les paramètres de la justice : aucune solution qui préserve un ordre colonial ne peut être juste. En effet, la possibilité d’une coexistence ne dépend pas de la gestion des Palestiniens, mais du démantèlement du système qui a rendu possible leur dépossession.

La ruée vers le rétablissement de l’ancien ordre

Au milieu d’un génocide en cours, les gouvernements et les institutions internationales se sont empressés de réaffirmer le vocabulaire familier du monde d’avant le 7 octobre. Les cessez-le-feu, les promesses de reconstruction, la reconnaissance des États et les déclarations de soutien à une « solution à deux États » ont refait surface comme des gestes visant à rassurer un ordre ébranlé. Pourtant, ces mesures sont des tentatives futiles de rétablir la normalité plutôt que d’affronter la réalité selon laquelle l’ancienne normalité était le problème. Elles servent d’outils de déni et de perpétuation de l’injustice en tentant de réaffirmer la légitimité d’Israël tout en apaisant l’indignation mondiale. Tous les efforts sont aujourd’hui déployés pour redonner une légitimité à l’État israélien après que le masque de la réalité de l’apartheid et du génocide ait été arraché. Alors que des millions de personnes ont défilé dans les rues des capitales du monde pour réclamer une Palestine libre, les dirigeants mondiaux nous demandent d’ignorer le génocide et de revenir aux illusions du passé.

Un cessez-le-feu est certes nécessaire – il sauve des vies et permet l’acheminement de l’aide humanitaire –, mais il ne doit pas être confondu avec la justice. Comme l’ont toujours souligné de nombreux experts palestiniens, la reconstruction sans souveraineté ne fait que renforcer la dépendance. La reconnaissance d’un « État » palestinien réduit, qui n’a aucun contrôle sur son territoire et ses frontières, renforce la partition plutôt que la liberté. Il ne s’agit là que de mesures creuses visant à apaiser les Palestiniens ; la preuve en est qu’aucune de ces mesures ne tient compte de l’urgence de traduire en justice les auteurs du génocide pour leurs crimes de guerre, condition préalable à la fin des violences perpétrées contre les Palestiniens. Chacune de ces mesures vise à remettre le génie dans la bouteille, à ramener le monde au 6 octobre, lorsque l’apartheid était toléré et la Nakba ignorée. Mais l’illusion ne peut être restaurée. Le monde a vu trop clairement la structure de la violence pour l’oublier.

Le Hamas et la politique de diversion

Au cœur de cette tentative de rétablir l’ancien ordre se trouve l’obsession pour le Hamas. La demande de « détruire le Hamas » sert de prétexte au génocide. Elle permet à Israël et à ses alliés de présenter la guerre totale contre les Palestiniens comme une lutte contre le terrorisme, réduisant la résistance à la criminalité. Selon la logique coloniale israélienne, toute résistance – armée, juridique, culturelle ou diplomatique – est illégitime parce qu’elle refuse la soumission.

L’obsession pour le Hamas est une diversion ; lorsque le régime israélien parle d’éradiquer le Hamas, il entend en réalité exterminer tous les Palestiniens. Le Hamas a indéniablement subi des pertes importantes : ses dirigeants, son personnel et une grande partie de ses infrastructures ont été gravement affaiblis. Mais le Hamas ne se réduit pas à ses membres ; c’est une idée, une idéologie enracinée dans la résistance.

Se concentrer sur le Hamas revient à confondre le symptôme et la structure. Même si le Hamas était démantelé demain, le génocide et le siège de Gaza, le système d’apartheid et le refus du retour persisteraient. Dans le même temps, la résistance se reconstituerait sous de nouvelles formes, car la condition qui la fait naître – la domination coloniale – demeure. La demande d’éradication du Hamas n’est donc pas une stratégie pour la paix, mais une déclaration d’intention visant à supprimer toute expression de la volonté politique palestinienne. En ce sens, le Hamas devient une diversion commode, permettant à Israël de mener une violence massive sous couvert de l’autodéfense tout en échappant à sa responsabilité pour le système qui a produit la résistance.

Pour les Palestiniens, ce moment est à la fois périlleux et prometteur. L’histoire nous enseigne que la victoire n’est jamais garantie pour les peuples colonisés : les régimes coloniaux ont fait disparaître certaines populations autochtones, tandis que d’autres ne survivent qu’en supportant le fardeau durable d’un traumatisme intergénérationnel. En effet, la libération de la Palestine n’est pas inévitable, mais elle est certainement possible ; et c’est aux Palestiniens qu’il appartient de la garantir. Ce moment nous place à un tournant historique décisif. Le sionisme a perdu une grande partie de son appareil de propagande, et cette érosion de la domination narrative expose la vulnérabilité du régime israélien. Les Palestiniens seront-ils capables de tirer parti de cette vague mondiale de solidarité, de ce moment de clarté, pour éroder davantage les promesses fausses et violentes du sionisme et faire avancer la lutte pour une Palestine libre ?

La mentalité coloniale occidentale mise à nu

En tant que peuple colonisé, les Palestiniens continueront à résister aux forces qui les dépossèdent et les oppriment, que ce soit à Gaza ou dans toutes les régions géographiques. La libération de la Palestine n’est plus considérée comme une cause locale ou régionale ; elle est plutôt devenue le pivot moral et politique d’une conscience mondiale émergente. La diaspora joue un rôle crucial dans cette transformation. Dispersés sur tous les continents, les Palestiniens façonnent le discours dans les universités, les parlements et les rues. Leur lutte s’inscrit dans le cadre de mouvements mondiaux en faveur de la justice climatique, de l’égalité raciale et d’une décolonisation plus large. Les tentatives visant à criminaliser leur discours, par le biais de sanctions, de censure et de campagnes de dénigrement, témoignent de leur influence croissante. En affirmant le vocabulaire de la libération, les Palestiniens en exil et ceux qui font partie du mouvement de solidarité plus large démantèlent les fondements discursifs de l’empire lui-même.

Après tout, le 7 octobre a révélé les continuités coloniales qui sous-tendent l’ordre mondial. La réponse des gouvernements occidentaux à l’attaque israélienne contre Gaza – aide militaire, couverture diplomatique et répression de la solidarité – a mis en évidence la persistance d’une mentalité coloniale sous le vernis du libéralisme. Les institutions créées après la Seconde Guerre mondiale pour garantir les droits universels sont devenues des mécanismes de préservation de l’hégémonie. Lorsque le droit international est appliqué de manière sélective, il cesse d’être une loi et devient le langage de la domination.

Le génocide à Gaza est ainsi devenu un miroir dans lequel le monde se regarde. Il reflète la structure racialisée du pouvoir mondial qui relie la dépossession des Palestiniens à des systèmes plus larges d’extraction et de contrôle, du vol des ressources à la militarisation des frontières en passant par le contrôle des migrants. La Palestine n’est pas une crise isolée, mais le front d’une lutte mondiale entre l’empire et la justice mondiale. Exiger la liberté pour la Palestine, c’est exiger la fin de l’ordre colonial qui soutient l’exploitation partout dans le monde. La décolonisation ne concerne pas seulement les frontières ; elle concerne le démantèlement du capitalisme impérialiste, du militarisme et des hiérarchies mondiales qui les soutiennent. Les Palestiniens doivent continuer à articuler la libération comme faisant partie d’un programme mondial commun. Parler de liberté « de la rivière à la mer » revient à articuler un horizon universel de justice ; le bilan mondial qui a suivi le 7 octobre a révélé qu’une telle possibilité peut être imaginée, mais la lutte consiste désormais à la rendre durable.

Conclusion

Le 7 octobre n’a pas inventé une nouvelle politique ; il a révélé la vérité d’une politique ancienne. Il a mis à nu la faillite morale d’un ordre mondial qui se dit libéral tout en cautionnant le génocide. Il a brisé le mythe selon lequel la paix pouvait être obtenue sans s’attaquer à la structure même de la dépossession et de l’effacement. La tentative de ressusciter le « processus de paix » est un effort pour enterrer cette clarté sous le langage de la diplomatie.

En fin de compte, ce génocide a radicalisé le monde, et les gens ne peuvent plus ignorer une annihilation diffusée en direct et défendue sous la bannière de la démocratie libérale. Le monde a pris conscience qu’Israël ne peut plus exister en tant que régime d’apartheid. C’est précisément ce que signifie une Palestine libre : démanteler l’apartheid, récupérer la Palestine et ouvrir la voie à un avenir de liberté et de justice entre le fleuve et la mer.

Pour les Palestiniens, il n’y a pas de retour en arrière possible. Le paradigme a changé, et la justice exige désormais le démantèlement des structures qui ont permis la dépossession. Sur le plan stratégique, la tâche qui nous attend consiste à consolider cette rupture dans un projet cohérent de décolonisation. La justice ne peut se limiter à la création d’un État sous occupation ; elle doit aborder l’ensemble des droits des Palestiniens : retour, égalité et souveraineté. Cela signifie reconstruire les institutions politiques palestiniennes sur la base de la libération plutôt que de la dépendance vis-à-vis des donateurs, en veillant à ce qu’elles reflètent les aspirations collectives des Palestiniens partout dans le monde.

Tareq Baconi est président du conseil d’administration d’Al-Shabaka.

Traduction : AFPS

Photo : Vue aérienne de la ville de Gaza, 1er août 2025 © Heidi Levine

jeudi 1 janvier 2026

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Royaume-Uni : liberté pour les militants de Palestine Action en danger de mort

24 militants en prison sans procès pour leur opposition au génocide. Photo du site https://filtonactionists.com/

 

 

Huit militants de Palestine Action, un groupe de soutien au peuple palestinien fondé en 2020, sont en grève de la faim illimitée depuis le 2 novembre dernier. Cette grève entre dans son troisième mois et est classée comme la plus longue dans les prisons britanniques depuis celle de 1981, sous Margaret Thatcher, observée par des militants républicains irlandais et qui s’était terminée par la mort de Bobby Sands et de neuf de ses camarades.

Les grévistes de la faim font partie d’un groupe de 24 personnes emprisonnées, pour certains depuis dix-huit mois, et qui sont toujours en attente de leur procès. Le groupe a revendiqué plusieurs intrusions, notamment dans des entreprises militaires et des sites qui produisent des armes et du matériel à destination du régime sioniste, notamment l’entreprise israélienne Elbit située à Filton, près de Bristol, au pays de Galles, et la base aérienne de Brize Norton de la Royal Air Force, près d’Oxford. Il en a paralysé certains plusieurs jours. Il a détérioré des millions de dollars d’armes en instance d’être livrées à Israël. Traîné devant les tribunaux dès 2021, il a réussi à en sortir blanchi par la justice à plusieurs reprises, au nom de la « lawful excuse » (excuse légitime), une disposition du droit britannique qui exonère de l’accusation de dommages criminels des actes illégaux commis pour empêcher un tort plus grave : en l’occurrence, tuer des Palestiniens1.

L’actuel gouvernement travailliste de Keir Starmer ne cache pas son soutien à Netanyahou. Il a même déroulé le tapis rouge en septembre dernier lors de la visite officielle au Royaume-Uni du président israélien Isaac Herzog. Entré en fonction sans que son prédécesseur de droite conservatrice ait trouvé la parade contre les actions de Palestine Action, il a opté pour l’inscription du groupe sur la liste des organisations terroristes. Celle-ci, validée par le Parlement lors d’un vote en juillet 2025, rend la simple appartenance au groupe passible d’une arrestation et de poursuites pénales. À la suite de manifestations en sa faveur à Londres, Cardiff, Leeds, Derry et ailleurs, plusieurs milliers de manifestants ont été arrêtés par la police dont plus de 2 000 dans la seule capitale. En outre, 254 personnes ont été inculpées pour leur soutien à l’organisation dissoute. Cela n’a cependant pas affaibli les mobilisations pour la Palestine qui se poursuivent.

Il y a urgence du côté des grévistes de la faim : deux d’entre eux ont été hospitalisés en raison de leur état de santé dégradé et trois autres sont en danger de mort. Leurs avocats réclament leur libération conditionnelle, mais le ministère de la Justice britannique refuse de les rencontrer.

Sur le site officiel des Nations unies, sept rapporteurs spéciaux se sont inquiétés de l’état des prisonniers. Ils se disent « profondément préoccupés » par la dégradation rapide de leur santé. Certains présentent un « risque critique » de complications graves, allant « de la défaillance organique à des lésions neurologiques irréversibles, en passant par des troubles cardiaques pouvant être fatals ».

Il va sans dire que nous nous joignons au mouvement international de solidarité qui réclame leur libération immédiate.

Jean Liévin

 

 

1  Pour plus de détails, lire l’article de Rayan Freschi et Mathieu Rigouste, « Ces “terroristes” britanniques qui soutiennent la Palestine », Le Monde Diplomatique, no 862, janvier 2026, p. 18-19.